banquet et expérience culinaire

La fête

Au festin de la fête éphémère ou s’attablent les condamnés, j’ai ma place au milieu de mes frères parmi la fumée.

Mange les fruits, mange les fleurs, lèche l’assiette et recommence.

Mange la viande et bois le vin.

Attrape le gibier qui passe, l’alouette, le sanglier. Arrache le cœur des légumes, mâche la tendre salade, la chair des poissons.

Bois le vin lourd et le sang rouge. Avale la soupe et savoure le sel. Lèche l’assiette vide. A l’aube il fera jour.

Ceux qui sont morts, on les emporte, et l’on se remet à manger.

Sur la table, les femmes accouchent; et dessous, les amants accouplés.

Et l’on se baise à pleine bouche, et l’on chante ua milieu des sanglots. D’une main dérobant leur regard au soleil qui se couche

encore les mourants tendent leurs dents vers l’épi mûr. Qu’on me donne le sang des raisins et des mûres!

Mange la viande, bois le vin. Je mange entre mes frères parmi la fumée, l’huile vivante et la farine, la sueur des gerbiers, ensemble le repas partagé avec la mouche et la vipère, le vin vendangé sur l’échine des morts. Je chante avec eux, je sais rire!

Et si l’amertume est trop forte, l’odeur-l’odeur de ventre ouvert, de moisissure-alors je vais vomir. Et je reviens.

Mange le pain de la patience. A l’aube il fera jour.

Marcelle Delpastre, 13 août 1966